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Chez la vipère d’Orsini : grandir ou se reproduire, il faut choisir

par Frédéric Magné - publié le , mis à jour le

La vipère d’Orsini, une espèce rare, protégée et menacée d’extinction en France, possède une stratégie originale de reproduction : elle alterne régulièrement une année de reproduction avec une année au cours de laquelle elle ne se reproduit pas. C’est ce que vient de montrer une équipe de chercheurs du laboratoire Ecologie et évolution (CNRS/UPMC/ENS), du Centre de recherche en écologie expérimentale et predictive (CNRS/ENS) (1) et de Paris Sorbonne Université. Grâce à l’analyse de données fines récoltées pendant trente ans sur le terrain (au Mont Ventoux) et à un modèle mathématique, les chercheurs montrent que cette stratégie est loin d’être désavantageuse. Tout au contraire : elle permet à la vipère d’Orsini d’investir dans une reproduction de qualité sans en payer de coût physiologique et préserver ainsi sa survie.

La Vipère d’Orsini est un petit serpent insectivore rare et extrêmement menacé sur le territoire français. Depuis le début des années 1980, une population de Vipère d’Orsini sur le Mont Ventoux fait l’objet d’un suivi scientifique individuel, approfondi et rigoureux. Au total ce sont 160 femelles qui ont été suivies tout au long de leur vie. Ces données ont permis de montrer que, dans cette population, une femelle adulte (qui peut vivre plus de 12 ans) alterne avec une grande régularité les années de reproduction et de non reproduction. Un modèle mathématique a permis de confirmer que la sélection naturelle pouvait effectivement favoriser un comportement alternant ainsi les années de reproduction et les années de croissance.

Chez cette espèce, les femelles adultes se reproduisent tous les deux ans. Lors des années de non reproduction, elles stockent des réserves de graisses et investissent leur ressource dans la croissance corporelle qui reste possible tout au long de leur vie et qui influe sur leur fécondité. Plus une vipère est grande, plus elle peut avoir de petits. Au cours d’une année de reproduction, la croissance s’arrête et toutes les ressources acquises sont alors concentrées sur la reproduction. Ainsi le taux de succès de la reproduction est très élevé et l’impact physiologique immédiat sur les mères est réduit. Cette « stratégie » se différencie radicalement du comportement d’autres espèces de serpents vivipares, chez lesquelles les femelles apparaissent très amaigries après la mise-bas : sous l’effet de la reproduction, leurs réserves de graisses « fondent », sans être reconstituées, et ces transformations physiologiques peuvent mettre en jeu leur survie. Au contraire, la stratégie de la Vipère d’Orsini lui permet de produire une portée de qualité sans en subir le « coût ».

Le suivi de la condition des femelles avant et après reproduction, de leur croissance corporelle mais aussi de leur taux de survie a permis de comprendre la logique de ce comportement reproducteur particulier qui n’est en rien corrélé, comme on le pense généralement, à des fluctuations environnementales. Ces travaux pourraient permettre d’expliquer de nombreux autres cas de reproduction par intermittence chez d’autres espèces animales et végétales. Ils démontrent aussi l’intérêt de suivis individuels à long terme sur des populations naturelles pour mieux comprendre les mécanismes écologiques et physiologiques qui déterminent la démographie d’une espèce.

 


© Thomas Tully. Cette image est disponible à la photothèque du CNRS, phototheque@cnrs-bellevue.fr

Une Vipère d’Orsini et ses deux vipéreaux. Cette femelle a mis bas le 9 septembre 2012 deux vipéreaux mâles dont un “concolor” (coloration homogène gris ardoise) pesant chacun environ 3,2 g. La mère de 32 cm pesait avant la mise bas 33,6 g et 25,7 g après.




© Thomas Tully. Cette image est disponible à la photothèque du CNRS, phototheque@cnrs-bellevue.fr

Une femelle de vipère d’Orsini observée fin aout 2011. Elle est alors pleine et donnera naissance à deux vipéreaux deux semaines plus tard.


 

Notes :

(1) Ecotron Ile de France (CEREEP)

Références :

"Intermittent breeding and the dynamics of ressource allocation to growth, reproduction and survival".Baron, J.-P., Le Galliard, J.-F., Ferrière, R. and T. Tully. 2012. Functional Ecology. doi : 10.1111/1365-2435.12023

Contacts :

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Thomas Tully  Tél : 01 44 32 23 10 tully@biologie.ens.fr
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