Accueil > Communication > Newsletter scientifique > Actualités en rapport avec nos thématiques

L’« effet-prison » : une explication aux comportements homosexuels d’une population de Tortues d’Hermann

par Frédéric Magné - publié le , mis à jour le

De nombreuses études attestent que les comportements homosexuels sont fréquents dans la nature et concernent de nombreux taxons, vertébrés ou invertébrés. Pour autant, leur compréhension demeure incertaine et les mécanismes qui les sous-tendraient (hormonaux, génétiques) sont controversés. D’un point de vue évolutif, la plupart des recherches se sont orientées sur les bénéfices qu’une telle sexualité pourrait procurer à l’espèce en termes adaptatifs : cohésion sociale ou hiérarchisation des individus au sein d’une population. Les hypothèses non-adaptatives ont quant à elles été bien moins étudiées. C’est pourtant l’une d’entre elles, intitulée « effet-prison », que vient de révéler pour la première fois en conditions naturelles une équipe européenne composée notamment de chercheurs français du Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC - CNRS/Univ. La Rochelle). Leurs travaux sur une population macédonienne de Tortues d’Hermann sont publiés depuis le 20 mars 2016 dans la revue Behavioral Ecology.

© Luc RONAT/CNRS Photothèque

La population de Tortues d’Hermann (Testudo hermanni) qui a été étudiée durant 7 ans présente des caractéristiques extraordinaires : elle est située sur une minuscule (18 ha) île du lac Prespa, appelée « Golem Grad » et surnommée « l’île aux serpents ». Pour Xavier Bonnet, directeur du Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC - CNRS/Univ. La Rochelle) et coauteur de l’étude, tout a commencé lors d’un congrès au Portugal : « Mes futurs collègues des Balkans présentaient leurs résultats sur les Vipères ammodytes. En discutant, ils m’ont assuré que l’île abritait beaucoup, beaucoup de tortues... Cela m’a intrigué et j’ai décidé de me rendre compte sur place. Et effectivement, il s’agit de la plus grosse concentration connue au monde de Tortues d’Hermann !  ». En utilisant la méthode de « capture – marquage - recapture », facilitée par la lenteur des animaux, et appliquée pour la première fois aux comportements, l’équipe a très vite réalisé qu’à une impressionnante densité de 67 adultes par hectare se greffait un sexe-ratio totalement biaisé, avec environ 50 femelles pour plus de 1 000 mâles. Ces facteurs environnementaux extrêmes entraînent de fait une forte stimulation sexuelle des mâles – lesquels sont parfaitement aptes à distinguer les femelles d’autres mâles -, donnant lieu à de nombreux comportements homosexuels, lesquels sont « par la force des choses » plus fréquents que les rapports hétérosexuels.

Des situations exubérantes ont également été observées, tels des accouplements avec des tortues mortes, des carapaces vides voire des pierres. «  Nous avons testé le niveau de testostérone chez l’ensemble des mâles étudiés, On aurait en effet pu imaginer que les mâles les plus actifs sexuellement en sécrétaient des quantités hors-normes, mais non, on reste dans les gammes de variations de l’espèce » précise Xavier Bonnet. Ainsi, ces comportements peuvent être la simple conséquence de facteurs proximaux. Pour Xavier Bonnet, « Nous avons découvert en conditions naturelles un phénomène rare mais qui dévoile une nouvelle facette de la sexualité animale ». Prochaine étape ? « Mener une étude génétique sur cette population, car le moine qui habitait l’île il y a un siècle en a tout décrit... sauf les tortues. Comment sont-elles arrivées là ? Pourquoi y a-t-il si peu de femelles ? Le mystère demeure  ».

© Luc RONAT/CNRS Photothèque

 class= Références

"A prison effect in a wild population : a scarcity of females induces homosexual behaviors in males", Xavier Bonnet, Ana Golubović, Dragan Arsovski, Sonja Đorđević, Jean-Marie Ballouard, Bogoljub Sterijovski, Rastko Ajtić, Christophe Barbraud et Liljana Tomović,Behavioral Ecology, 20 mars 2016.

Contact chercheur

Xavier Bonnet, Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC) - CNRS/Univ. La Rochelle
Email : xavier bonnet@cebc.cnrs.fr

Contact communication CNRS

Bruno Michaud, Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC) - CNRS/Univ. La Rochelle
Tél. : 05 49 09 67 43
Email : bruno.michaud@cebc.cnrs.fr

Source : CNRS-INEE http://www.cnrs.fr/inee/