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L’infanticide au cœur de la guerre des sexes chez les mammifères

by Frédéric Magné - published on , updated on

Elise Huchard, chercheuse CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS/Universités Montpellier 1, 2 et 3/Montpellier Supagro/EPHE/Cirad), a montré, en utilisant des données accumulées pendant cinquante ans sur plus de 260 espèces de mammifères, que l’infanticide apparaît en priorité dans les sociétés où la reproduction est monopolisée par une minorité de mâles. Ces derniers ne veulent pas attendre que les femelles de leur groupe ou de leur harem aient sevré les petits des autres mâles pour pouvoir s’accoupler avec elles. Afin de protéger leurs petits, les femelles ont donc opté pour une stratégie sexuelle efficace : s’accoupler avec plusieurs mâles afin de semer le doute sur la paternité des petits. Cette étude, menée en collaboration avec un collègue de l’université de Cambridge, est publiée dans Science le 14 novembre 2014.

 

Chez les espèces où les femelles ont plusieurs partenaires sexuels, comme chez le microcèbe
gris (Microcebus murinus), le mâle le plus avantagé pour la reproduction est celui dont
les spermatozoïdes gagnent la compétition spermatique. Cette étude a montré que l’apparition
de l’infanticide peut conduire à une augmentation de la taille des testicules au cours de l’évolution
parce que les femelles tentent de protéger leurs petits en diminuant la certitude de paternité
des mâles.
© Cornelia Kraus

 

Il y a une cinquantaine d’années, des observations menées sur un groupe de singes sauvages, les langurs sacrés, ont révélé un comportement d’une rare violence : quand des mâles immigrants prenaient le contrôle d’un groupe de femelles, ils tuaient tous leurs petits. S’en est suivi un débat houleux chez les primatologues, dont beaucoup doutaient qu’un tel comportement puisse être le fruit de la sélection naturelle, et pensaient que cela reflétait plutôt un comportement pathologique, lié aux perturbations humaines. Mais des observations similaires se sont accumulées au fil du temps chez de nombreux mammifères, montrant que l’infanticide par les mâles s’observait depuis la souris grise jusqu’au lion. Dans certaines populations animales, le plus grand risque couru par les petits en bas-âge ne vient pas des prédateurs ni des maladies, mais bien des mâles de leur propre espèce. Ce constat a amené les biologistes du comportement à s’interroger, d’une part, sur les causes de ce comportement de la part des mâles, mais aussi sur les conséquences qu’il a pu avoir, au cours de l’évolution, sur la socialité et la sexualité des mammifères, du fait des réactions des femelles qui tentent de protéger leurs petits. De nombreuses hypothèses ont été formulées, mais celles-ci se sont longtemps avérées impossibles à tester, car il faut souvent étudier une espèce pendant plusieurs années avant d’observer un cas d’infanticide.

Notre étude a consisté à compiler des observations détaillées menées sur plus de 260 espèces de mammifères à l’état sauvage depuis près de 50 ans pour déterminer chez quelle espèce il était présent ou absent, puis à utiliser des outils récents d’analyses comparatives pour apporter des clés sur le pourquoi de l’évolution de l’infanticide. Nos résultats montrent que l’infanticide, loin d’être exprimé par toutes les espèces ou par une sélection aléatoire d’espèces, s’observe seulement là où il est ‘stratégique’ - à savoir là où il procure des avantages aux mâles. On retrouve surtout ce comportement là où lorsque les femelles vivent dans des groupes stables dominés par un ou plusieurs mâles qui monopolisent les opportunités de reproduction et qui ne restent pas dominants très longtemps, comme par exemple chez les babouins chacma (Figure ci-dessous). Dans ces sociétés, de nombreux mâles sont exclus de la reproduction et tentent donc de prendre la place des dominants. Par conséquent, les mâles qui conquièrent la dominance doivent se dépêcher de se reproduire avant de perdre leur statut. Dans ces conditions, pas le temps d’attendre que les femelles aient sevrés leurs petits pour être de nouveau fertiles. Tuer les petits accélère le retour à la fertilité des femelles, et se révèle donc avantageux pour les mâles.

Face à un tel risque, on s’attend à ce que les femelles ripostent en inventant des stratégies pour protéger leurs petits. De nombreux scénarios ont été proposés sur la nature de ces contre-stratégies, qui ont souvent fait de l’infanticide une force motrice dans l’évolution des sociétés mammifères. Parce que l’union fait la force, les femelles auraient cherché à se regrouper avec d’autres femelles, ou encore à vivre en couple afin de protéger leurs petits. Notre étude montre que ce n’est pas le cas. L’apparition de l’infanticide n’a pas été suivie par des transitions majeures dans les systèmes sociaux, telles que l’apparition de la grégarité ou de la monogamie, au cours de l’évolution des mammifères. Nos résultats suggèrent que les femelles ont choisi une autre voie : celle de s’accoupler avec un maximum de partenaires, afin de semer le doute sur la paternité des petits. Dans les espèces où les femelles ont de nombreux partenaires sexuels, comme chez le microcèbe gris (Figure ci-dessous), la compétition entre mâle est déplacée : elle n’a pas lieu avant, mais plutôt après la copulation. Le mâle le plus avantagé est celui dont les spermatozoïdes gagnent la compétition spermatique. Dans ces espèces-là, les mâles se mettent à produire des quantités toujours plus importantes de sperme, ce qui mène à l’évolution de testicules de plus en plus imposants. Notre étude montre que l’apparition de l’infanticide s’accompagne, au cours de l’évolution, d’une augmentation de la taille des testicules, signe que les femelles augmentent leur nombre de partenaires sexuels pour semer la confusion en réponse à l’infanticide. De plus, lorsque la compétition spermatique est devenue si intense que les mâles n’ont plus aucune certitude de paternité, l’infanticide disparaît. Il n’apporte alors plus guère de bénéfices aux mâles, qui d’une part risquent de tuer leurs propres petits, et qui d’autre part ne peuvent pas s’assurer d’être les géniteurs des prochains petits des mères de victimes.

Ces travaux apportent d’importants éléments de réponse quant aux causes et conséquences de l’infanticide dans l’histoire évolutive des mammifères. Ils révèlent que l’infanticide n’a probablement pas contribué à façonner la diversité des systèmes sociaux des mammifères, mais qu’il a, en revanche, profondément influencé l’évolution des comportements sexuels et des rôles des sexes. Ils mettent également en relief la nature versatile de l’infanticide au cours de l’évolution, qui apparaît et disparaît au gré de la course aux armements évolutive entre les sexes.
 

© Cornelia Kraus

 

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 Référence

"The evolution of infanticide by males in mammalian societies", Dieter Lukas et Elise Huchard., Science, le 14 Novembre 2014.

 

Contacts chercheurs

Elise Huchard
Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (CEFE) - CNRS / Université 1 / Université Montpellier 2 / Université Montpellier 3 / Montpellier Supagro / Ecole Pratique des Hautes Etudes / CIRAD / IRD / INRA
Tél. : 04 67 61 32 47 / 07 82 29 22 60
Email : elise.huchard@cefe.cnrs.fr

Contact communication

Véronique Etienne
Bureau de presse du CNRS
Tél. : 01 44 96 51 51
Email : presse@cnrs-dir.fr