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La culture cumulative n’est pas l’apanage de l’Homme : la preuve par les babouins

by Frédéric Magné - published on , updated on

La capacité à enrichir un savoir au fil des générations, appelée culture cumulative et qui nous vaut le langage et les technologies, était jusqu’ici tenue pour strictement humaine. Mais des chercheurs du Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/AMU), en collaboration avec des collègues de l’Université d’Edimbourg, ont trouvé que les babouins en sont aussi capables. Ces travaux sont publiés dans la revue Proceedings of the Royal Society B, le 5 novembre 2014.


Envoyer des sondes dans l’espace, éradiquer certaines maladies... Ces réalisations de l’humanité sont possibles parceque les humains apprennent de leurs aînés et enrichissent ce savoir au fil des générations. Cette propriété cumulative de la culture, qui consiste à accumuler progressivement de petites modifications qui sont ensuite transmises, utilisées et enrichies par d’autres, était jusqu’ici considérée comme l’apanage de l’Homme mais vient d’être observée chez d’autres primates, des babouins.

Certes, des singes comme les chimpanzés apprennent de nombreux comportements de leurs congénères. Cependant, tout se passe comme si chaque individu recommençait à zéro. Au contraire, nos techniques évoluent et s’améliorent d’une génération à l’autre, et elles sont aussi différentes d’une population à l’autre. L’origine de la culture cumulative chez l’homme restait donc un mystère pour les scientifiques, qui cherchent les conditions nécessaires à cette accumulation culturelle.

Pour cette étude, Nicolas Claidière et Joël Fagot, du laboratoire de psychologie cognitive, ont travaillé à la station de primatologie de Rousset (CNRS). Les babouins y vivent en groupe et peuvent à tout moment, de manière volontaire, se présenter devant des écrans tactiles pour jouer à une sorte de « memory ». Pendant une fraction de seconde, l’écran affiche une grille de 16 carrés, tous blancs sauf quatre rouges. Puis, l’image est remplacée par une grille identique mais composée uniquement de carrés blancs, et les babouins doivent toucher les quatre carrés qui étaient précédemment rouges. Dans l’expérience mise au point par les chercheurs, après une période d’apprentissage de la tâche dans laquelle la position des quatre carrés rouges était aléatoire, le memory s’est doublé d’une sorte de « jeu du téléphone arabe » visuel, où une information est transmise d’un individu à l’autre. Dans cette deuxième phase, la réponse d’un babouin (les carrés touchés à l’écran) était utilisée pour générer la grille que le babouin suivant devait mémoriser et reproduire, et ainsi de suite pendant 12 « générations ».

Les chercheurs, en collaboration avec des collègues de l’Université d’Edimbourg, ont remarqué que la performance des babouins était meilleure dans la phase impliquant une chaîne de transmission (en comparaison avec les essais aléatoires, qui se sont poursuivis pendant toute l’expérience) : le taux de succès1 est passé de 80 % à plus de 95 %. A cause des erreurs des babouins, les grilles ont évolué entre le début et la fin de chaque chaîne de transmission. Mais à la surprise des chercheurs, les motifs aléatoires générés par l’ordinateur ont été progressivement remplacés par des « tétrominos » (des formes de type « Tétris » composées de quatre carrés adjacents). Or, ces formes ne représentent que 6,2 % des configurations possibles ! Plus étonnant : la performance des babouins sur ces formes rares était médiocre lors des essais aléatoires, mais augmentait au cours de la chaîne de transmission, lorsque les tétrominos s’accumulaient. Par ailleurs, lorsque l’expérience est répliquée plusieurs fois, les grilles de départ n’aboutissent pas au même lot de tétrominos. Cette étude montre donc que, comme les humains, les babouins ont la capacité de transmettre et d’accumuler des modifications au cours de « générations culturelles », et que ces modifications graduelles, qui peuvent différer selon la lignée, se structurent et font gagner en efficacité.

Pour la première fois, les chercheurs ont réuni les conditions qui ont permis d’observer chez des primates non-humains une forme d’évolution cumulative de la culture, avec ses trois propriétés caractéristiques (augmentation de la performance, émergence de structures et spécificité de lignée). Ces résultats montrent donc que la culture cumulative ne nécessite pas des capacités proprement humaines, comme le langage. Alors pourquoi aucun exemple de ce type d’évolution culturelle n’a-t-il été mis en évidence avec certitude dans la nature ? Peut-être parce que la dimension « utilitaire » de la culture des primates non humains (par exemple, l’élaboration d’outils) limite ce genre d’évolution.


Un babouin utilisant l’écran tactile. © 2014 Nicolas Claidière


Babouin sur fond de tétrominos.© 2014 Nicolas Claidière et Simon Kirby
 

 

Ces images sont disponibles à la photothèque du CNRS, phototheque@cnrs.fr.
Pour en savoir plus : un film sur ces travaux.
« Babouins, une question de culture » (2014, 5 min) réalisé par Marcel Dalaise, produit par CNRS Images.
Cette vidéo est disponible auprès de la vidéothèque du CNRS, videotheque-diffusion@cnrs.fr.



Note

1 la tâche était considérée comme réussie lorsqu’au moins 3 carrés sur 4 étaient correctement mémorisés.


 Référence

"Cultural evolution of systematically structured behaviour in a non-human primate", N. Claidière, K. Smith, S. Kirby, J. Fagot. Proceedings of the Royal Society B, 5 novembre 2014.
 

Contact chercheur

Nicolas Claidière

Tél. : 06 95 35 84 17
Mél. : nicolas.claidiere@normalesup.org

Contact presse CNRS

Véronique Etienne

Tél. : 01 44 96 51 37
Mél. : veronique.etienne@cnrs-dir.fr