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La pollution sonore générée par le trafic routier nuit au bien-être animal

par Frédéric Magné - publié le , mis à jour le

 

Depuis le début des années 2000, de nombreuses études démontrent les conséquences de la pollution sonore générée par le trafic routier sur la biodiversité. Leur intérêt pour ce type de perturbation est assez récent, alors que l’on sait depuis longtemps que l’exposition sonore influence fortement la santé humaine et qu’en France la première loi relative à la lutte contre le bruit date du 31 décembre 1992. Pour autant, la quasi-totalité de ces études s’est focalisée sur les effets néfastes des nuisances sonores sur la communication acoustique, et donc sur les espèces animales utilisant les signaux sonores pour interagir. Si le « brouillage » de cette communication peut être lourd de conséquences pour l’espèce concernée (en termes de reproduction, etc.), une récente étude menée sur la Rainette verte par les chercheurs du Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés (LEHNA – CNRS/ENTPE/Univ. Claude Bernard Lyon 1), publiée dans la revue Conservation Biology, vient de prouver que c’est plus largement l’état sanitaire des animaux qui est affecté par les perturbations sonores.

 

© Thierry LENGAGNE/CNRS Photothèque

 
Le bruit émis par la circulation routière perturbe fortement les systèmes de communication de nombreux animaux. Plusieurs travaux sur les conséquences du bruit chez les Amphibiens ont été réalisés par une équipe de chercheurs du LEHNA de Lyon, où un travail de recherche est mené depuis 2007 sur la Rainette verte, un petit amphibien patrimonial et symbolique des zones humides. Alors que certaines espèces montrent des facultés d’adaptation étonnantes, en décalant, par exemple, leurs signaux vers les fréquences aiguës pour éviter un trop fort chevauchement de leur chant par les fréquences graves émises par la circulation routière, la Rainette verte mâle semble incapable d’ajuster son chant en réponse au bruit du trafic routier. « Le stress permet de s’adapter très rapidement à une situation particulière. Mais s’il s’installe dans la durée, l’organisme commence à dérailler...  », explique Thierry Lengagne, chercheur au LEHNA et co-auteur de l’étude.

Dans cette nouvelle étude, les chercheurs se sont intéressés sur les conséquences du bruit sur le bien-être de ces animaux. Pour cela, des Rainettes vertes mâles ont ainsi été capturées à la main près de Lyon, dans un endroit totalement exempt de bruit de circulation, au début de la saison de reproduction (fin avril). Leurs niveaux de corticostérone ont aussitôt été déterminés par prélèvement de salive, et la couleur des sacs vocaux a été mesurée en termes de clarté et de saturation. Les rainettes ont ensuite été scindées par tirage au sort en deux groupes installés chacun dans une salle de l’animalerie de l’Université. Pour le premier groupe, ou témoin, l’ambiance sonore de la salle reste très naturelle avec l’émission d’un bruit de chœur enregistré sur une mare durant toute la soirée.Pour le second groupe, en plus de l’ambiance de la mare, un haut-parleur diffuse, jour et nuit, un enregistrement audio réalisé près de la nationale 346 (40 000 véhicules par mois, jusqu’à 3 500 véhicules par heure au petit matin et en soirée...).

Après 10 jours d’exposition, le groupe exposé au bruit de circulation montre une augmentation du taux de corticostérone (hormone du stress) de 63,5 % comparé au taux moyen du groupe témoin.« Nous avons aussi voulu savoir ce qu’il en était de la réponse immunitaire des animaux, en mesurant la réaction inflammatoire survenue sur leur patte suite à une injection de phyto-hémagglutinines, précise Thierry Lengagne. Celles-ci provoquent une prolifération de lymphocytes T, et un léger gonflement, un peu comme ce qu’on observe lors d’une vaccination ». Résultat, les animaux exposés au bruit de trafic routier étaient immunodéprimés par rapport au groupe témoin.

Un autre objet de l’expérience a été de mesurer la coloration des sacs vocaux. Alors que la coloration reste identique chez les animaux du groupe témoin, les sacs vocaux des individus soumis au bruit sont devenus plus clairs, mais aucun changement n’a été observé au niveau de la saturation. « Toutefois, cette dernière expérience nous a livré un résultat fondamental : ce sont les mâles d’habitude les plus attractifs pour les femelles, grâce à leurs sacs vocaux orange assez sombres et saturés, qui ont subi la plus forte diminution de couleur, ils ne se distinguent donc plus des autres mâles ». Rappelons que les caroténoïdes sont des pigments responsables de la coloration orange-rouge, mais qui ont de nombreuses autres fonctions, comme la stimulation de la réponse immunitaire. On peut supposer que sous l’effet du stress, les caroténoïdes sont mobilisés pour améliorer la réponse immunitaire au détriment de la coloration des sacs vocaux. Avec le bruit, il devient ainsi impossible pour les femelles de choisir des mâles performants grâce à la coloration du sac vocal ! Des mâles peu performants pourront alors participer à la reproduction et distribuer leurs gènes aux générations futures alors qu’en temps normal ils sont évités par la femelle.

Enfin, les chercheurs ont complété ces expériences en travaillant sur un troisième lot de rainettes, élevé dans les mêmes conditions que le groupe témoin mais avec un ajout quotidien d’hormone de stress sur la peau des animaux. Après 10 jours, ce groupe montre les mêmes symptômes que les animaux exposés au bruit : diminution de la réponse immunitaire et de la coloration du sac vocal, preuve s’il en est que l’action de la pollution sonore sur l’organisme passe par une augmentation de son niveau de stress.

En conclusion, l’impact de la pollution sonore sur la santé animale apparaît ainsi bien plus important qu’on ne le pensait, et affecte potentiellement l’ensemble des espèces vertébrées. De plus, par la perturbation des processus de sélection sexuelle, le bruit peut aussi engendrer des modifications de la composition génétique des populations. « À ce jour, l’impact de la pollution sonore lors des projets d’aménagement a donc été largement sous-évalué et il est maintenant urgent de réfléchir à la réduction de cette pollution, que cela soit par le biais de solutions technologiques, de plus grandes limitations de vitesse ou d’une meilleure information des conducteurs », conclue le chercheur.
 
 
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"Effects of traffic noise on tree frog stress levels, immunity and color signaling", Mathieu Troïanowski, Nathalie Mondy, Adeline Dumet, Caroline Arcanjo & Thierry Lengagne, Conservation Biology, le 11 janvier 2017.
 
Contact chercheur

Thierry Lengagne, Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés (LEHNA) – CNRS/ENTPE/Univ. Claude Bernard Lyon 1
Email : thierry.lengagne@univ-lyon1.fr
 
 
Source : CNRS INEE http://www.cnrs.fr/inee