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Les femmes à la conquête de l’Europe : une histoire multi-millénnaire

(Lounès Chikhi)

par Frédéric Magné - publié le , mis à jour le

La transition Néolithique durant laquelle les sociétés humaines sont passées d’un mode de vie intégrant chasse et cueillette à un mode de vie fondé sur l’agriculture et la domestication de plantes et d’animaux est probablement l’événement culturel et démographique le plus important de l’histoire évolutive de l’humanité. Cette transition a été accompagnée par de profonds changements des pratiques culturelles et modes de vie que l’on retrouve dans les données archéologiques. Cela inclue la sédentarisation avec l’apparition de villages, de villes, un accroissement de la taille des populations humaines, des changements dans les pratiques mortuaires, une augmentation de l’impact anthropique sur l’environnement, y compris à travers la domestication de plantes et d’animaux. Cependant, l’impact sur le génome des populations humaines a généré de vifs débats parmi les archéologues, linguistes et généticiens. Ce débat est loin d’être résolu alors que l’Europe reste le continent le plus étudié. Dans une nouvelle étude, publiée dans la revue scientifique PLoS ONE, des généticiens des populations du CNRS (Laboratoire Evolution et Diversité, Toulouse) et de l’Instituto Gulbenkian de Ciência (IGC, Portugal) affirment/suggèrent que la transition Néolithique aurait été accompagnée d’un mouvement majeur, non seulement d’hommes mais également de femmes, en opposition avec l’idée communément admise que les hommes auraient été les principaux véhicules de la néolithisation de l’Europe. Par ailleurs, ils suggèrent qu’un passage de la polygynie à la monogamie ainsi qu’une mobilité accrue des femmes pourraient avoir accompagné cette transition culturelle majeure.

L’Europe était déjà habitée par des populations humaines de chasseurs-cueilleurs, de pêcheurs, et probablement d’horticulteurs lorsque les « technologies » associées aux cultures néolithiques arrivent dans le sud de l’Europe du Proche-Orient et de l’Anatolie, il y a environ 9000 ans. La façon dont l’Europe s’est « néolithisée » continue à être une source débats et de luttes académiques mais aussi de descriptions contradictoires dans la culture populaire. Certains favorisent un modèle ou scenario privilégiant une migration active partant du Proche Orient (une diffusion démique, en quelque sorte, selon les termes de l’archéologue A. Ammerman et du généticien L.L. Cavalli-Sforza). Cette migration aurait laissé des traces génétiques sur les populations actuelles. D’autres pensent que les nouvelles technologies sont principalement arrives en Europe par des processus de transmission culturelle À travers les contacts des entre communautés agricoles et de chasseurs-cueilleurs. (une diffusion culturelle, donc). Dans un tel scénario, l’impact génétique aurait donc été mineur. De la même façon les rôles respectifs par les hommes et les femmes n’est pas élucidé et reste le sujet de débats ou d’accrochages entre tribus académiques. Il est par exemple fréquent de supposer que les femmes “restaient à l’arrière” lorsque les hommes ont conquis l’Europe ainsi que des Européens peu civilisés dont ils auraient subjugué les femmes.
Et si l’histoire était un peu plus compliquée ? Et si les femmes avaient eu un rôle bien plus actif dans la colonisation de l’Europe ? Et si les archéologues masculins avaient oublié cette hypothèse ? Ou ne l’avaient pas envisagée, n’y avaient tout simplement pas pensé. Les données génétiques pourraient pointer dans cette direction.
 
Jusqu’à récemment beaucoup d’études génétiques cherchant à analyser les migrations humaines anciennes ont utilisé l’ADN mitochondrial (ADNmt) ou le chromosome Y. L’interprétation de ces données a généré un débat houleux. Certains ont soutenu que les données génétiques favorisaient un processus de diffusion culturelle tandis que d’autres ont affirmé qu’elles soutenaient un processus de diffusion démique. Ces dernières années le débat semblait avoir atteint un équilibre et de nombreux chercheurs semblaient accepter l’dée que les chromosomes Y étaient « arrivés par un processus démique (les agriculteurs – hommes – auraient colonisé l’Europe), tandis que les patrons de diversité de l’ADNmt reflétaient un processus culturel (les femmes des populations agricoles auraient peu participé à la colonisation de l’Europe). Mais tous les généticiens des populations n’étaient pas nécessairement convaincus par cette version. Et pas uniquement parce qu’elle donnait un rôle passif aux femmes.

« L’interprétation des données génétiques est toujours complexe. La plupart des études analysent les données mitochondriales et du chromosome Y de manière indépendante. Elles n’utilisent pas le même cadre statistique qui n’est lui-même pas toujours validé. Cela a généré de la confusion dans la littérature scientifique à propos de la manière dont les données génétiques doivent être comprises, analysées ou discutées » nous dit Lounes Chikhi Directeur de Recherche au laboratoire Evolution et Diversité Biologique, à Toulouse et Responsable du groupe « Population and Conservation Genetics » à l’Instituto Gulbenkian de Ciência au Portugal. 

Le chromosome Y et l’ADNmt sont des génomes à transmission uniparentale qui nous informent donc sur les histoires démographiques respectives des hommes et des femmes. C’est en utilisant des simulations par ordinateurs et des données collectées dans la littérature scientifique sur ces deux génomes (y compris des données d’ADN ancien) que les deux auteurs, une femme (Rita Rasteiro, ancienne étudiante de thèse) et un homme (L. Chikhi) ont pu tirer leurs conclusions. « Nous avons analysé autant de populations Européennes et du Proche Orient, du Caucase ou l’Afrique du Nord que possible. Nous avons aussi épluché la littérature sur l’ADN ancien et avons analysé ces données de manière critique. En appliquant les mêmes méthodes statistiques. Nous avons réalisé que les résultats étaient quasi identiques pour la plupart des analyses. Il n’y avait donc pas de raison de considérer que les femmes avaient moins contribué que les hommes à « construire l’Europe » » nous dit Rita Rasteiro, première auteure de l’étude (actuellement en post-doc à l’Université de Leicester). « Nos résultats suggèrent que le rôle des femmes au cours de la transition Néolithique mériterait d’être ré-évalué. La version selon laquelle les hommes ont conquis un nouveau continent tandis que les femmes restaient à la maison me semble quelque peu biaisée. Comme en histoire, la préhistoire pourrait bénéficier d’un regard plus neutre que celui des hommes » ajoute Lounès Chikhi. « Nos analyses suggèrent aussi une augmentation des événements de migrations chez les femmes au cours du Néolithique. Cela est en accord avec des recherches récentes en archéologie suggérant, sur la base d’analyses isotopiques de restes humains, que les femmes des communautés analysées étaient plus nombreuses que les hommes à venir de l’extérieur  » ajoute Rita Rasteiro.

 Référence

"Female and Male Perspectives on the Neolithic Transition in Europe : clues from ancient and modern genetic data", Rita Rasteiro and Lounès Chikhi, PLoS ONE, 2013

Contact chercheur

Lounès Chikhi
Laboratoire Evolution & Diversité Biologique (CNRS / Université Toulouse III, Ecole nationale de formation agronomique-ENFA), Université Toulouse III, 118 route de Narbonne, bât. 4R1, 31062 Toulouse cedex 9.
E-mail : lounes.chikhi@univ-tlse3.fr


Frédéric Magné
Laboratoire Evolution et Diversité Biologique (EDB) – CNRS/ Université Toulouse III Paul Sabatier/ENFA
Tél. : 05 61 55 67 43
Mél. : frederic.magne@univ-tlse3.fr


©Rita Rasteiro